Il fait chaud, non ? Ce matin l’air était mouillé, tiède, les feuilles bien pourries en paquets gluants dans les caniveaux et le tram Issy Val de Seine avait repris son rythme habituel. La grève a fini par s’essouffler, comme de bien entendu. Mardi j’ai pourtant vu une chose étrange et regretté de ne pas avoir sous la main de petit caméscope pour témoigner de la scène. Le long de la rue de Sèvres courent les voies du T2 qui relie La Défense à, grosso modo, Issy-les-Moulineaux. Ces derniers temps, mouvements sociaux obligent, un drôle de calme régnait. Pas de sifflement derrière les arbres, pas de Tagada-Tagada, plus ces émouvants traits de lumière le soir, quand défilent à grande vitesse les néons des wagons et autant de visages fermés derrière les vitres. Je rentrais du supermarché en traînant Sco et sa chandelle pendue au bout du nez quand j’entends un drôle de bruit qui vient du remblais. Les rails du Tram sont surélevés et bordés de buissons où vont pisser les chiens du quartiers. Et où Sco rêve d’aller fourrager, il est dans sa période chien… Je distingue des silhouettes là-haut, j’ai pensé « des agents de maintenance ». Mais le bruit venait d’une foule, d’une multitude de semelles et de talons heurtant les cailloux, le fer, les traverses. Par contre, par un seul éclat de voix, pas de cri ni personne qui s’interpelle comme inévitablement lorsqu’un groupe de gaillards traficotent au grand air, réparent vaguement un machin mais surtout se racontent le match de la veille et rigolent comme des saucisses. Il y avait une colonne interminable de gens, hommes, femmes, aux allures de manager, cadre commercial, vendeuse ou secrétaire, tout un défilé de costumes anthracite froissés et tailleurs taupe boudinés, de bottines, de Weston bien cirées, d’attaché-case comme autant de mortier qui se balancent à hauteur des genoux. Il faisait frais, un air ravigotant et le soleil encore bas. A l’est, le bois de Boulogne plein d’ocre, de rouge et de taches encore vertes et au-delà Paris dans la lumière du matin, au nord les tours de la Défense qui se détachent nettement contre le ciel, miroitent, ondulent presque. Qu’est-ce qu’il se passe ? Ben… probablement « un mouvement social » non annoncé qui a surpris tous ces business people sur le chemin de la réussite. J’ai regardé encore et je ne sais pas si j’arrive à témoigner fidèlement de cette impression d’étrangeté (d’où mon regret concernant le caméscope !), mais comme on arrivait chez nous, là où la rue de Sèvres débouche sur celle de J-J Rousseau (je sais, c’est original, comme les milliers de lycées Jules Ferry et collèges Victor Hugo…) , il y a un pont. Le tram passe dessus. Et tels des marionnettes balinaises, découpés sur le ciel, ont défilés tous ces pèlerins du XXIème siècle, muets, exactement l’un dans les pas de l’autre, les épaules voûtées, les yeux sur leurs pieds, croisant dans l’autre sens ceux qui venaient de Saint Cloud et gagnaient probablement leurs bureaux à la Défense. Sans se concerter, les deux colonnes avaient respecté les règles de la circulation, à savoir tenir sa droite. Pas de dépassement intempestif, aucun carambolage. Aucun rire non plus, rien de cocasse, non, personne n’a saisi cette occasion pour regarder le ciel, siffloter la Traviata, griller une gauloise le nez au vent, draguer une mignonne ou un mignon. On aurait dit des C-Borg, des ersatz, des fantômes gris. Depuis ce soir tout refonctionne à la RATP mais cette image m’obsède. Comment une foule d’inconnus peut-elle se mettre en marche, sans leader nommé, sans objectif commun, avec autant d’ordre et surtout, surtout, de résignation ? Comment font ces gens pour s’ignorer si totalement, pour éviter à tout prix de croiser un regard, de partager un bon mot, même lorsque surgit l’inhabituel, la petite étincelle qui ferait d’eux justement des poètes, des jouisseurs, des enfants, des paresseux… des hommes et des femmes ? Nous avec Sco on est rentré ranger les courses, il a dégommé une bouteille d’huile de colza sur le sol de la cuisine pendant que je me battais avec le compartiment coincé des surgelés, j’ai gueulé un coup, l’ai flanqué dans la baignoire avec ses canards crasseux (chez vous aussi, les jouets de bain en plastic sont colonisés par une sorte de lichen, à l’intérieur, le truc impossible à extraire ?), juré plusieurs fois « porc* di* » parce que ça soulage en frottant au Monsavon son pantalon plein d’huile, lui ai tenu une théorie sur la faim dans le monde et la fin du monde alors qu’il vidait probablement le ballon d’eau chaude en jouant avec le robinet, finalement abandonné pantalon et Monsavon pour dégrossir au papier de ménage la marée de colza qui s’infiltrait déjà sur les plages normandes, c’est à dire sous les meubles de cuisine. Sco a fait trois petits grognements de goret, puis est devenu silencieux, donc je me suis méfiée et l’ai découvert comme de juste considérant avec une certaine satisfaction des boulettes de son caca qui flottaient harmonieusement tout autour de lui. Bon. Je crois que vous avez saisi en gros l’ambiance. Et maintenant que j’y pense, pour le coup, le lichen dans les jouets de bain, j’ai ma petite idée.